Interwiew de Paul Néaoutyine

Publié le par NAYO

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                Paul Néaoutyine

Art paru dans les nouvelles calédoniennes
À quelques mois des élections provinciales, Paul Néaoutyine balaie l’actualité du moment : usine du Nord, élections provinciales, querelles à l’Avenir ensemble, inscription du lagon à l’Unesco... À 57 ans, l’homme que beaucoup annonçaient sur le départ a gardé la foi dans son engagement. Et apparaît aussi lucide que combatif. Retrouvez sur notre site l’intégralité de cet entretien.

Les Nouvelles calédoniennes: Vous êtes arrivé à la province Nord en même temps que la provincialisation, en 1989. Quel bilan tirez-vous de ces vingt dernières années ?
Paul Néaoutyine:
J'ai fait partie des négociateurs d'Oudinot qui ont défini la répartition des compétences entre les provinces nouvellement créées et la Nouvelle-Calédonie. La provincialisation a permis d'avoir des élus locaux avec des compétences opérationnelles qui les ont amenés à développer leurs provinces respectives. Les routes goudronnées et tout ce qui a l'air d'être là depuis toujours, n'a été réalisé que depuis 1989. Le goudronnage des routes, les équipements sportifs, les équipements éducatifs et les équipements de santé... Au Nord, les élus ont fait le plus gros des efforts dans ce sens-là. Je ne dis pas que tout a été réussi, mais on a fait le chemin pour équilibrer et fixer l'occupation humaine sur l'ensemble des communes.

LNC: Vous-même, vous terminez votre dixième année en tant que président de la province Nord. Votre sentiment sur le chemin parcouru?
P.N.:
Je pense avoir rempli ma mission, à savoir assainir le fonctionnement et les finances de la province et continuer à porter aussi bien les politiques publiques en faveur du rééquilibrage que l'accueil d'un projet industriel (le projet Koniambo NDLR), qui était pour nous le moyen d'activer le rééquilibrage. L'excédent budgétaire actuel est d'ailleurs un bon indicateur de la maîtrise de ces dépenses. La stratégie de gestion de la province, c'est bien, au-delà de ses recettes institutionnelles, de dégager des recettes par la création et la valorisation d'activités. Et de démontrer que la Calédonie a les moyens de sa prise en charge et de son indépendance à partir de ses richesses humaines et naturelles.

LNC: Vous confiez avoir rempli votre mission. Est-ce à dire que vous ne serez pas candidat aux futures provinciales?
P.N.:
Je suis investi d'un mandat politique et je suis là parce qu'on m'a demandé de faire ce travail. Je n'ai jamais voulu être un homme public. Au Palika comme au FLNKS, on ne désigne pas un candidat qui, ensuite, fait sa liste. A la différences des autres, on discute des choses qui ont été réalisées et on choisit celui qui est disponible pour y aller ou pas. Moi, j'ai rempli une grande partie de la mission pour laquelle j'avais été élu. Je peux très bien m'arrêter là et je ne regretterai rien, comme je peux toujours être utile si cela s'avère nécessaire. En clair, je serai candidat si on me le demande.

LNC: Mais vous, personnellement, que souhaitez-vous?
P.N.:
La question de choisir entre mes intérêts personnels et un mandat politique ne se pose pas. Je ne compte pas sur la politique pour me faire une santé, ni pour avoir une notoriété ou une aisance matérielle. Je suis là parce qu'il y a un travail à faire et parce que, chez nous, il n'y a pas pléthore de ressources humaines. Lorsque, après l'assassinat de Jean-Marie Tjibaou, on m'a sollicité pour assumer le mandat d'élu, j'ai accepté alors que j'avais décidé de retourner à l'enseignement, la seule chose que j'ai vraiment choisie de faire. Depuis, je suis considéré comme sans profession. Je m'arrête quand je veux. Si quelqu'un prend la relève, je n'ai pas d'état d'âme.

LNC: Comme de l'arrêt supposé de l'usine du Nord, on parle régulièrement de vos ennuis de santé. Comment vous sentez-vous aujourd'hui?
P.N.:
Mon seul ennui de santé date du 31 décembre 2005. Cela faisait deux mois qu'on négociait pour l'usine nuit et jour avec Toronto et Paris. J'ai eu un gros coup de fatigue. Les contrôles n'ont rien révélé sinon que j'avais besoin de me reposer. Aujourd'hui, il en est de même. J'ai un suivi annuel comme tout le monde pour le diabète ou la goutte. Et maintenant, quand je sens la fatigue, je m'arrête. Avec mon âge avancé, j'ai appris à gérer ma santé.

LNC: Rien de plus?
P.N.:
J'ai eu des deuils dans ma famille proche. Je suis aussi un responsable coutumier et quand j'ai des deuils, je prends le temps de m'arrêter.

LNC: Vous suivez sans doute les dissensions actuelles de l'Avenir Ensemble. Que cela vous inspire-t-il?
P.N.:
Le moins que l'on puisse dire, c'est que les divisions de la droite sont assez bruyantes et apparaissent définitives alors que chez les indépendantistes, on sait mieux gérer nos différences. J'observe qu'il n'est pas habituel qu'une majorité politique éclate alors que les résultats économiques sont plutôt bons et qu'il n'y a pas de problème majeur quant à l'application de l'Accord de Nouméa. Ce qui me préoccupe, c'est ce qui va sortir de tout ça. Entre un Rassemblement signataire de l'Accord qui s'est déjugé sur un certain nombre de points et un Avenir Ensemble scindé en deux, je me demande comment on va pouvoir clarifier les positions de chacun quant à l'Accord de Nouméa, sachant que pour un accord négocié, il faut un partenaire.

LNC: Passons maintenant au chapitre économique et bien sûr à l'usine du Nord. Cette photo vous montrant, vous, André Dang, le directeur de la SMSP, et Michel Rioux, le président de Koniambo Nickel SAS, en train de sabler le champagne a choqué certains. Avec un peu de recul, comprenez-vous ces réactions?
P.N.:
Non, pas vraiment. Je ne vois pas ce qu'il y a d'anachronique à fêter cet événement en débouchant une bouteille de champagne. On le fait bien pour une naissance, un mariage ou un anniversaire. Ce geste, par ailleurs courant, était d'autant plus symbolique qu'il n'était pas prévu. Il faut vraiment être puritain pour être choqué. Ceci dit, il y aura toujours des gens qui sont malades rien que de voir le Nord faire ou réussir quelque chose.

LNC: Revenons à l'usine. Comment avance le chantier?
P.N.:
Ian Pearce, le directeur d'Xstrata Nickel, que j'ai reçu récemment, m'a réaffirmé le respect du calendrier initial et les engagements financiers d'Xstrata. Sur le terrain, les travaux  et tout ce qui est préparation des sites sont en cours. Que ce soit au niveau de la centrale, de l'assiette d'accueil de l'usine, de la base-vie, des bureaux ou du dragage.

LNC: Le dragage se passe sans remous majeurs alors qu'il était annoncé comme un éventuel point d'achoppement. Comment expliquez-vous ce silence de la population?
P.N.:
KNS a largement communiqué sur le sujet en amont. Les gens ont compris qu'il y aurait forcément un impact, mais que tout avait été étudié au préalable et que le maximum de précautions avaient été prises.

LNC: On parle d'un éventuel port mixte...
P.N.:
Effectivement, même si la priorité est donnée au port industriel, une étude est en cours pour la construction d'un port mixte qui permettrait les échanges commerciaux. Aucune décision n'est prise, mais on examine la faisabilité du projet.

LNC: Si l'on regarde le tissu économique du Nord, on a le sentiment qu'il n'était pas prêt à accompagner la construction de l'usine.
P.N.:
Mais ce n'est pas surprenant. Des chantiers comme l'usine, il n'y en a jamais eu dans le Nord. Même si les populations ont toujours cru au projet, elles n'ont pas forcément pris la mesure de ce que cela représentait. Tout le monde s'est mis en position d'attente. Les entreprises et les travailleurs potentiels. Les gens n'allaient pas se former sans débouchés ou sans savoir de quelles compétences allait avoir besoin l'usine. Idem pour les entreprises qui, face à l'ampleur de ce chantier, ont un problème de capacité financière, matérielle et humaine.

LNC: On pourrait faire un parallèle avec le logement...
P.N.:
C'est la même chose. Les opérateurs privés et publics n'allaient pas lancer des programmes sans confirmation officielle de la construction de l'usine. Résultat, aujourd'hui, il y a pénurie. J'ai donc proposé de mettre à disposition gratuite des investisseurs du foncier provincial pour construire une base-vie pour les gens qui travaillent sur la zone et d'un complexe immobilier destiné aux ménages.

LNC: Certains, craignant l'indépendance financière de la province, voudraient bien que l'usine ne se fasse pas. Votre sentiment à ce sujet?
P.N.:
Il y a de moins de moins de gens à adhérer à cette théorie. Surtout depuis qu'on a réussi l'usine dans les conditions que l'on a défendues. La Calédonie a la chance d'avoir du nickel. L'Etat, qui soutient notre volonté de développer le pays, est tout à fait conscient que c'est la seule façon de s'en sortir. Il ne peut pas continuer à subventionner le développement de son Outre-Mer, surtout dans un territoire comme le nôtre qui peut se prendre en charge.

LNC: Qui dit usine, dit développement de la zone Voh, Koné, Pouembout. Peut-on parler de choix politique?
P.N.:
Bien sûr. Dans les projets de rééquilibrage du début de la provincialisation, il a toujours été prévu de développer non pas une ville, comme cela s'est dans le Sud avec Nouméa, mais une zone, ceci pour éviter ce qu'est devenu aujourd'hui le Grand-Nouméa, c'est-à-dire une cité dortoir.

LNC: Dans ce contexte, la cote Est apparaît comme le parent pauvre de la province?
P.N.:
C'est un débat sans fin que nous, élus de la cote Est, avons avec nos jeunes. Il n'est pas question d'exclure les habitants de la cote Est du développement, mais je ne suis pas persuadé qu'ils sont nombreux à vouloir travailler sur la cote Ouest. Pour ceux qui y vivent, on ne fera pas d'investissement industriel, mais on travaillera sur d'autres projets associant le tourisme vert et le tourisme maritime. Je suis le premier à vouloir faire des choses sur la cote Est, mais il faut avoir le foncier, les investisseurs et l'adhésion de la population locale.

LNC: L'inscription du lagon tombe à point nommé. Mais peut-elle offrir des perspectives aux gens de l'Est ?
P.N.:
La Nouvelle-Calédonie est concernée globalement. Les contrats de l'Unesco nous obligent à préserver l'intégralité des biens. Et pour que ça marche, il faut y associer tous les partenaires, que ce soit les collectivités, les acteurs économiques et les populations riveraines. Les populations insulaires ont ça dans leur culture. Il suffit de réactiver les ressorts culturels qu'on a tendance à perdre aujourd'hui. À un autre niveau, cette inscription est d'autant plus importante qu'elle intervient à un moment où l'on passe à l'accélération de l'exploitation minière. Et qu'il va falloir mieux gérer son impact. Je défends l'idée que les retombées de l'activité nickel servent à prévoir l'avenir, c'est-à-dire à valoriser la biodiversité et aussi à la protéger et à réparer les dégâts du passé. Et ça, c'est de la responsabilité des acteurs privés comme des acteurs publics. Concernant l'inscription proprement dite, parce qu'elle va permettre de faire connaître notre biodiversité, elle va forcément générer des emplois.

LNC: Parlons maintenant de l'emploi local qui a fait récemment débat à la province. Que répondez-vous à ceux qui disent que vous favorisez l'arrivée de métropolitains ?
P.N.:
Je rappelle ce qu'a dit Victor Tutugoro lors du dernier conflit : c'est la province qui choisit les gens. Trop de gens ont tendance à penser que, parce qu'ils relèvent de l'emploi local, ils doivent être pris en priorité. On lance des appels à candidatures pour chercher le meilleur profil. La volonté est bien sûr de privilégier les locaux, mais dans la mesure où ils peuvent faire le travail demandé. Dans le cas contraire, on prend ailleurs.

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