TEXTE POUR " Ouvrage sur la Paix "

Publié le par yeteii

 


Nous n'avons pas écrit un texte à deux mains mais plutôt une parole à deux voix.

Déwé Gorodé, Nicolas Kurtovitch


La paix en soi quand, au bord de la rivière, sur un arbre mourant, une fougère ouvre ses larges feuilles où les gouttes de rosée telles des paillettes argentées brillent aux premiers rayons du soleil illuminant peu à peu la surface de l'eau
La paix en soi quand, quittant lentement le champ d'igname au crépuscule, face au profil de l'ancêtre-montagne éclairé par les dernières lueurs du couchant, la mémoire nous distille au gré de nos pas les paroles des anciens nous contant les histoires des clans réconciliés après la guerre.
La paix en soi, près du gué vers l'autre rive, dans les eaux de la rivière qui nous lavent de la journée des travaux de la terre pour nous préparer à la nuit des rêves d'un monde meilleur où les hommes se tiennent enfin par la main au-delà des intérêts, des idéologies, des frontières et des barrières pour le partage, la justice et la dignité ou pour la solidarité, la liberté et l'égalité.
La paix en nous et avec les autres quand, ayant été nous-mêmes victimes de l'oppression, de l'humiliation, de la haine ou de la violence, nous osons tendre la main - non pas pour oublier car la mémoire reste - mais pour se souvenir ensemble aujourd'hui afin d'en préserver nos enfants ou faire en sorte que les générations futures gardent le meilleur de ce que nous leur aurons laissé pour le transmettre encore et encore.
La paix en soi au prix d'une lutte quotidienne et d'une vigilance journalière face à soi - car rien n'est acquis d'avance - pour pouvoir aller vers les autres, pour pouvoir construire et partager la paix avec les autres.


La paix en soi, quand nous sommes quasi errant de rives en îles de plages en trottoirs à la recherche de qui nous voulons être essayant encore de ne plus entendre le cri de l'homme violent et égoïste qui veut, encore aujourd'hui, tirer nos pas vers le fond du gouffre.
La paix en soi, celle qui arrime les piliers du pont dans une terre épanouie, disponible, débarrassée des restes de racisme qui savent encore s'accrocher aux pensées. La paix en soi, seulement pour porter à nos cœur la douceur de la vie lorsqu'elle se développe avec au centre le désir d'être participant, dans son quotidien, dans son quartier, à la création de la joie.
La paix en soi d'avoir vaincu en soi et dans le passé de nos familles le désir de puissance, alors reconnaître l'autre dans sa grandeur, reconnaître en l'autre un autre de soi-même et saisir sa main. La paix en soi, que l'on attend et qui n'est pas celle de l'immobilité si proche de la mort, mais qu'elle est celle de l'océan qui n'est que houle et courants, celle de la Chaîne Centrale qui n'est que mouvement.
La paix en soi, par le souffle de la marche à flanc de montagne éclairant ce vers quoi nous pouvons tendre et tendre encore le filin du pont qui portera nos corps et ceux de nos enfants.
La paix en soi, agissante en soi - car je fais mienne la nécessité de vigilance - lorsque la nuit tombe, nous laisse seuls face à la conscience, celle-ci vogue sur l'air, apaise les peurs, être alors au monde en paix pour au matin partager l'élan de l'espoir.

Déwé Gorodé, Nicolas Kurtovitch
Nouméa , 12 juillet 1999

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